Observations en noir

Le deuil en lui-même est quelque chose de très complexe qui tape à bien plus d'endroits qu'on ne l'imagine suivant les personnes. Le chemin est long pour en voir le bout et, en ce qui concerne le deuil résultant du décès, il est tout à fait commun qu'il ne se résolve jamais complètement.
On peut tous avoir peur de la mort sans forcément vivre avec cette angoisse au quotidien, si d'aventure la faucheuse se pointait, chose à laquelle on a environ tous réfléchi malgré tout, on espère que ça ne fera pas mal, que ça ira vite (il semble qu'il soit très déplaisant de se rendre compte qu'on est en train de mourir) et pour les plus optimistes, qu'on ira au paradis. Mais quand elle touche un proche c'est encore un peu plus problématique. Le problème de l'Homme vis à vis de la mort n'est donc finalement pas tant sa mort ou la mort en elle-même, c'est aussi et surtout la douleur, donc le déplaisir, qui en découle.
Le deuil d'une personne décédée sous-entend qu'on devra accepter une disparition, sans compromis, le cas échéant, l'endeuillé(e) s'engage dans les voies interminables du deuil pathologique dont heureusement pour vous, il ne sera pas question ici.
Sur le papier, le deuil est composé de plusieurs phases très distinctes dans une progression linéaire, dans la pratique c'est surtout le foutoir. Un jour tout va bien, le lendemain c'est la catastrophe, si on s'en réfère au manuel on peut passer de l'étape 5 à la 2 pour aller à la 6 avec un peu de 4 et revenir à la 3 qui comporte un peu de 10 et il n'y a rien de très exceptionnel là-dedans. Le psychisme est lent, de plus, son mot d'ordre étant d'éviter le déplaisir on peut donc s'abstenir d'entrée d'espérer qu'il y mette du sien alors qu'il doit gérer des éléments on ne peut plus désagréables. Ça marche déjà pas super vite pour un pauvre symptôme névrotique alors un deuil tu peux t'asseoir dessus et chanter une chanson.
Après avoir moi-même décortiqué dans un divan les décès survenus durant mon existence, après avoir participé à la résolution de cette problématique chez bon nombre de mes patients, je ne suis toujours pas en mesure de dire que le deuil se solutionne vraiment un jour, mais plutôt, qu'on ne peut qu'aller au maximum de ce que nos capacités nous permettent. Une fois toutes les phases du deuil passées, resteront toujours les résidus. Je m'en étais déjà rendue compte en consultation par écho, dans ma vie car j'ai trainé certaines choses jusqu'à il y a peu, et puis parce que j'ai vécu par la suite quelque chose d'assez singulier, soit la cérémonie d'adieu d'une personne que je ne connaissais absolument pas mais qui était très chère à une personne qui m'est tout aussi chère. Je ne suis pas du genre à m'incruster à la traine de quelqu'un que je ne connais pas, d'une parce que je déteste les enterrements, d'autre part par respect pour les proches. J'ai déjà enterré un membre de ma famille sous le regard passionné des gens qui n'avaient rien à foutre là, c'est extrêmement inopportun et franchement mal élevé. Sauf qu'on m'a demandé de venir et qu'une demande de ce genre, dans la situation, n'est pas anodine.
Bon. Faut pas se mentir je suis une connasse. Pas au dernier degré car je démarre pas toute seule mais si t'es pas dans mes petits papiers je peux te laisser crever sur place et ça ne me posera pas trop de problèmes, par contre avec mes proches en cas de pépin je peux déplacer une montagne et ici, au delà d'une demande de présence, s'agissait surtout de ramener ma propre montagne de valises à résidus.
Après deux bonnes heures pour savoir si j'étais capable de le faire et surtout comment, j'ai accepté d'y aller, même si j'y serais allée quand-même avec deux calmants dans la tronche s'il avait fallu. Ca peut sembler extrême, mais je n'aime vraiment pas les enterrements (et assimilés).
Un enterrement est infecte à vivre, un enterrement au travers des yeux d'une personne à laquelle tu es liée et qui souffre est encore pire.
Ça te ramène à tes deuils à toi, qui ont encore cet écho résiduel dans le présent même s'il n'est plus aussi fort qu'il a été. Ca fait mal de voir une personne qu'on aime souffrir sans pouvoir y faire quoique ce soit tout en sachant très bien ce qu'elle traverse à l'instant même, et en plus, c'est très compliqué de s'autoriser à exprimer la peine que ça nous fait sur le moment: t'es déjà pas spécialement à ta place, tu vas pas en plus te foutre à chialer comme une merde. Ne me voyant donc absolument pas me décomposer sur mes petits soucis personnels, je me suis concentrée sur ce pour quoi j'étais là, j'ai fait ce que j'ai pu donc pas grand chose et au moment où j'ai senti que ça allait se barrer en couille j'ai déconnecté. Je suis devenue ceinture noire de l'attention flottante en trois ans de pratique, je ne savais pas qu'il était possible ou viable d'en user en dehors de mon taf, mais il s'avère que la technique est hyper efficace. Je n'ai que des souvenirs diffus de l'événement et ça me va tout à fait. Il pleuvait, comme à tous les enterrements auxquels je suis allée, c'était une cérémonie de bon gout donc où on n'a pas entendu Vivaldi, bien que comme toujours dans ce genre d'endroits, la décoration était gerbante. Ne pouvant pas rester offlife indéfiniment j'ai pas non plus fait de vieux os, ça devenait vraiment compliqué à gérer pour moi, et j'ai passé une journée de merde, une journée d'enterrement, cette espèce de suspension temporelle de merde, le putain de ciel gris de merde et cette impression indescriptible propre à ces jours vraiment pourris quand tu te sens seul(e) mais que tu n'as pas envie qu'on t'approche non plus. Après, je ne regrette pas, je crois que j'ai été utile finalement et c'est bien là le principal.
Perdre un membre de la famille (hormis père et mère) est une chose, mais perdre un ami, ou n'importe qui d'autre qu'on a choisi pour nous accompagner dans notre vie, c'est pire.
J'ai vraiment été au bout du bout de mes deuils familiaux, je me suis faite une raison et je m'en porte plutôt bien aujourd'hui. Mais les amis que j'ai perdu en route, ça fait plus aussi mal mais ça ne fait toujours pas du bien. On en chie un bon coup, ça continue de transpirer pendant des mois, ça refait surface régulièrement dans un tas de détails pendant une poignée d'années. Au fil des ans on en parle plus vraiment, on finit par accepter qu'il faille continuer sans eux, on trouve des compromis, on s'en accommode mais on ne les oublies pas plus qu'on arrive à les remplacer. Le travail du deuil au quotidien vire au travail de fond, ça va mieux, mais 15 ans plus tard, tu vas toujours chialer sur une tombe une fois par an quand-même et ça non plus, ça n'a rien d'exceptionnel.
Je sais qu'aujourd'hui on pousse vraiment les gens a aller aussi vite qu'une recherche Google dans tous les domaines. Il faut qu'ils soient opérationnels et productifs en toutes circonstances pour des choses qui ne les concernent même pas, et s'ils n'y arrivent pas alors c'est qu'ils ont un problème. Bien heureux sont ceux qui y arrivent mais ça ne durera qu'un temps, effectivement une personne en souffrance trouvera ce concept de rapidité très séducteur mais ça ne lui fera pas forcément que du bien. L'Humain est lent. Il lui a fallu des plombes pour se mettre sur deux jambes en l'an moins-milles-millions-d'année-trente-quinze-douze (cette date est totalement fictive du fait que j'ai totalement eu la flemme de chercher) avant J.C., quand il se ramasse la gueule en 2015 il faut lui laisser le temps de se relever. Vouloir aller trop vite dans le travail du deuil c'est l'assurance de se retrouver au point de départ dans le futur, donc sans dire qu'il faille camper dans une déprime crasse pendant des années, il faut savoir laisser faire les choses sans brûler des étapes très abstraites. A côté de ça, il n'y a pas de schéma type non plus, pas plus que de règles ou encore d'ordre dans des phases dont l'existence est finalement discutable. En considérant que dans un travail sur soi, si on le fait bien, le pire est toujours derrière, on a tout intérêt à y aller à notre rythme.

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