Les phobies imaginaires

Sans avoir de griefs personnels quelconques envers les néologismes divers qui pullulent dans la langue française comme une armée de morpions sur un slip, j'avoue que certains m'irritent.
Y a quelques années pendant un cours magistral, un gars avait entamé un débat impossible sur un mot, entrainant avec et contre lui une bonne partie de l'amphi dans des joutes verbeuses aussi vaines que le reste. Je crois d'ailleurs que j'en avais tweeté mon agacement sur l'instant ou peut-être en avais-je carrément fait une marmite d'insultes ici-même en rentrant. Quoiqu'il en soit, la recherche du Saint juste-mot, les débats interminables sur les tournures qui ne doivent surtout pas souffrir d’approximation ont été légion durant les trois dernières années de mon cursus. Les psys adorent pinailler sur les mots, ça arrivait souvent en cours, c'était inévitable en séminaire et dans les débats organisés le sujet de départ était souvent abandonné au profit d'une guerre d'ego sans merci derrière les grandes batailles terminologiques qui sévissaient.
Certes, mon taf m'a appris à considérer d'une autre manière l'emploi des mots, au boulot je m'applique donc à être très précise dans les termes que j'utilise, mais sortie de là, je n'ai toujours pas basculé du côté obscur. Sauf en ce qui concerne le jargon de la profession où je passe une partie de mon temps à contester l'emploi de certains termes qui sont complètement cons, ou qui ne se justifient pas.
Aujourd'hui -phobe et -phobie peuplent les conversations, ça ne vous choque probablement pas, mais perso j'ai l'impression de vivre dans un monde de pantophobes, puisqu'on en est là. T'aimes pas les gays donc t'es homophobe, les gros t'es grossophobe, l'islam t'es islamophobe, pour ne reprendre que ceux que l'on entend le plus couramment.
La définition vulgaris de la phobie est, je cite:

Aversion très vive pour quelqu'un ou peur instinctive de quelque chose

Ok, peur instinctive est une tournure aussi sotte que pervers narcissique mais bon, aversion très vive c'est déjà pas mal.
La définition de la phobie dans le jargon, et à peu près énoncée, selon Wikipédia est:

... crainte déraisonnable dont la personne reconnait le caractère injustifié et dont elle souffre.

Maintenant, démerdons-nous.
La phobie se porte sur n'importe quoi, des araignées en passant par les arbres, aux poignées de portes, tout est à peu près possible malgré tout, la réalisation d'une islamophobie, d'une grossophobie ou d'une homophobie me semble largement compromise. L'objet phobique est précis, ce n'est pas une idée, de plus il incite plus à la fuite qu'à l'affrontement ou à l'opposition.
Puisque la théorie phobique au sens pathologique ne peut pas être prouvée, cela nous amène logiquement à l'aversion. A l'aversion et par extension, au travers humain de vouloir se rassurer en définissant, en catégorisant et en isolant, car il est bien connu qu'il est plus simple de gérer une épidémie de peste en mettant les malades en quarantaine. Alors pourquoi utiliser phobie plutôt qu'aversion? Parce qu'une aversion, c'est trop acceptable si l'on considère qu'on peut aussi avoir une aversion envers les petits pois ou les carottes, ce qui est le cas de beaucoup de gens, et ça n'en fait pas des "carottophobes". Il faut du lourd, quelque chose de plus percutant, un mot pseudo technique qui donne l'impression de savoir de quoi-que-ça-cause. On sait bien qu'en France la maladie mentale est encore tabou, qu'une large majorité pense encore que ceux qui vont chez les psys c'est les fous, qu'une bonne partie des dénominations pathologiques sont utilisées comme des insultes. Cela suffit à lancer la masse dans la fuite de maladies inexistantes: j'aime tout le monde, j'accepte tout donc je ne suis pas fou.
Utiliser des termes non-adaptés pour manipuler les masses: si tu ne penses pas comme ceci alors tu es un(e) malade mental(e), ou comment culpabiliser des gens juste parce qu'ils prennent position.

Tu sais combien de temps j'ai passé à expliquer à quelqu'un que j'en avais rien à foutre des gays? Un temps infini. Le désarroi de ne trouver dans ma position ni intérêt particulier ni haine pour la cause se lisait lamentablement sur le visage de mon interlocuteur. Pourtant, je ne suis pas convaincue de ne pas être passée pour homophobe malgré tout. C'est un peu la même chose pour les religions, t'as beau expliquer que tu n'as rien contre les choix spirituels des gens, dès que tu montres les griffes parce que ça dégueule sur ton athéisme tu es directement catalogué(e) d'islamophobe (ou autre, c'est variable). Quant aux gros je m'en branle encore plus que le reste, et encore une fois, c'est pas parce que je ne vais pas accepter de remarques désobligeantes sur ma pseudo "maigreur" venant d'une personne elle-même grosse que je suis grossophobe. Si tu veux pas qu'on te parle de ton gras, viens pas m'attaquer sur mon anorexie et tout se passera bien. Je peux aussi appliquer le même principe à une personne à qui tu n'as plus envie de parler, qui vient te péter les moellons et qui finit par te taxer de sociopathe.
Tout ça n'a a priori rien à voir, sauf que c'est toujours un grand moment de WTF.
On est définitivement dans une époque relativement contradictoire et sectaire. On prône l'individualisme, l'épanouissement de soi, mais tout ce qui sort d'une norme imposée est socialement (ou médiatiquement) canonisé au panthéon de la honte ou de la pathologie. Ceux qui ne rentrent pas dans les clous sont suspects, on prêche pour la paix universelle tout en nourrissant la suspicion voire l'intolérance de celui qui n'est pas dans le troupeau, et on exige que tout le monde s'aime malgré tout. Traitez moi de complotiste si ça vous chante, mais malgré les jolis seaux de paillettes qu'on nous jette au travers de la gueule tous les jours, chez moi, ça s'appelle de l'uniformisation et ça n'a rien à voir avec ce qu'on veut nous vendre.
Avant de vouloir imposer la tolérance par l'intolérance, réhabiliter le respect ce serait sympa, parce que je ne vois pas comment les gens peuvent avoir envie d'être tolérants si à la base on ne les respecte pas. Il va sans dire que quand je parle de respect je parle vraiment de respect, pas d'un asservissement quelconque.
Certes, il y aura toujours des cons qui ne respecteront rien, avec des comportements cons parce que c'est des cons et qu'ils ne peuvent pas faire autrement. On n'est tous des cibles potentielles du Con, pas besoin d'être gros, gay ou croyant, le Con n'a pas besoin de ça, sur le nombre, il y a plus de victimes du Con sans autre raison que le Con est con, que de cibles du Con parce qu'elles se catégorisent dans ceci ou cela.
Tout comportement con avéré à part, si je pense tout à fait l'Homme-pas-totalement-con capable de respect à partir du moment où il se sent respecté, reste le combat de l'opinion contre lequel on ne pourra jamais se battre. Je ne veux pas défendre la grossophobie, l'homophobie ou l'islamophobie ou n'importe quoi d'autre en -phobie, encore moins valider les comportements gratuits envers qui que ce soit, mais l'Homme ne peut pas aimer tout le monde, ça ne lui ait jamais arrivé et ça n'arrivera jamais. A côté de ça, on n'a pas un comportement suspect, on n'est pas forcément un nuisible parce qu'on n'aime pas ci ou ça ou parce que ça ne nous touche pas. On n'ira pas vider les océans parce qu'on n'aime pas l'eau, de même qu'on n'est pas obligé de prouver au monde qu'on n'a pas peur de l'eau en sautant dans toutes les marres même les plus dégueulasses. Mais je reste intimement convaincue qu'entre personnes qui ne nous aimons pas forcément, nous puissions nous mépriser respectueusement et vivre en paix.

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