L’amour de soi

Aujourd'hui j'ai décidé de réagir à un article qui a retenu toute mon attention. A la base je voulais le linker mais finalement, dans l'hypothèse où mes propos pourraient être mal interprétés ce qui m'obligerait implicitement à entrer dans une confrontation que je juge absolument inutile, j'ai renoncé.
L'article en question s'apparente plus au coup de gueule d'une personne qui attendait énormément du fait de réussir à s'aimer mais qui finalement tombe totalement à côté, chose assez symptomatique de la manière dont sont vantés les mérites du fameux concept de l'amour de soi depuis quelques années.
L'amour de soi est depuis quelques temps jeté partout, en toute occasion, par n'importe qui, et n'importe comment. L'article est étayé par l'exemple on ne peut plus classique de l'amie qui n'a rien vécu donneuse de leçon et il n'aurait pas pu être mieux choisi. "Commences par t'aimer" est devenue LA réponse incontournable de la personne qui n'a pas traversé grand chose dans sa vie et qui pense détenir LA vérité. Ouais, je suis d'accord, on n'a jamais plus envie de jeter une paire de pelles à quelqu'un qui la ramène de cette manière et on n'a jamais plus envie non plus de lui dire de fermer sa gueule aussi.

Et on devrait le faire parce que... Sans souhaiter du mal à quiconque, prendra une grosse gamelle celui et celle qui ose penser qu'il existe une once de pour-toujours ici-bas. Vous êtes là maintenant et dans quelques minutes vous serez ailleurs. C'est un peu pareil pour les couples, ils sont ensemble aujourd'hui car, parlons franchement: leurs névroses s'accordent, mais s'accorderont-elles encore dans quelques années alors que chacun aura évolué? Aucune certitude.

L'amour de soi n'est pas la réponse miracle à tout, et je ne vois pas ce que la bouffe ou le yoga viennent foutre là-dedans (je cite l'article). Ne m'en tenez pas rigueur, j'ai bien observé Eva Longoria faire ses trucs chelous dans son jogging rose sur sa terrasse il y a quelques années dans desperate housewives, mais à part pour pécho le jardinier je n'ai jamais compris l’intérêt du yoga, et quand bien même j'avais eu un jardinier... Bref, là n'est pas le sujet.
L'amour de soi c'est s’accepter pour qui on est, c'est mettre de côté son idéal du Moi pour s'apprécier, dans tous les sens du terme, dans notre totalité ce qui comprend nos vrais défauts (surtout ceux qu'on préfère refouler et donc, dont nous n'avons pas forcément la pleine conscience) et nos vraies qualités (il est socialement très mal vu d'être conscient de ses qualités alors autant les ignorer).
Se détacher de l'idéal du moi implique donc la nécessité de devoir faire sauter des résistances psychiques. C'est long et je n'ai encore jamais vu quelqu'un y arriver seul, même si on nous vend le concept de la manière la plus simpliste qui soit. Non l'amour de soi ce n'est pas se lever un matin et se dire qu'à partir d'aujourd'hui on s'aime parce qu'on l'a décidé (= on fait du yoga, de la méditation, on mange des légumes, on va à la gym trois fois par semaine et on se fait tatouer un mandala), ce n'est pas non plus l'obligation de se regarder 10 minutes dans le miroir tous les matins en se disant qu'on est super bonnasse. Dans les faits, la personne qui s'aime ne ressent pas le besoin de passer par tout ça pour s'aimer, c'est un constat, mais rien ne l'empêchera pour autant de se contorsionner bizarrement et de manger du boulgour si ça lui fait plaisir.
L'amour de soi de librairie, qui n'a donc pas grand chose à voir avec le concept initial, va encore moins vous aider à trouver un(e) partenaire de vie, car en toute logique, si l'on décide juste de s'aimer, on voudra inconsciemment décider les autres à nous aimer aussi, et comme ça ne fonctionne pas comme ça, la déception sera à la hauteur des efforts que l'on investit pour s'aimer alors que l'amour de soi ne demande justement aucun effort. Les inconscients communiquent entre-eux avant même qu'on ouvre la bouche et une personne qui veut trouver quelqu'un à tous prix aura un langage inconscient parfaitement rédhibitoire pour n'importe qui s'en approchant, voilà pourquoi on a coutume de dire que "plus on cherche et moins on trouve". Personne n'a envie de se faire passer la corde au cou par un tiers que l'on vient de rencontrer.
D'ailleurs, on n'est pas obligé d'être avec quelqu'un. Je sais que la société nous pousse à croire que les célibataires sont dans l'échec ou parfaitement anormaux si leur solitude est un choix délibéré, mais si on n'a pas envie d'être en couple, chose nettement moins chelou que d'avoir envie de manger du boulgour, je ne vois pas pourquoi on s'obligerait à être avec quelqu'un. Si on s'aime assez, on respecte son choix et l'hypothétique jugement des autres on le laisse pour ce qu'il est, où il est.
Ce n'est pas parce que vous êtes seul(e)s aujourd'hui que vous le serez demain, ce n'est pas parce que d'autres sont en couple aujourd'hui qu'ils le seront toujours demain non plus. Tout est temporaire et il y a toujours milles raisons pour qu'une situation change, même si elles ne sont peut-être pas encore existantes dans le présent.
Ce n'est pas parce que ta vie d'aujourd'hui est conforme à l'idée que tu t'en faisais et que tu estimes avoir réussi que tu as tout compris et que ça te donne le droit de donner des leçons. Il y a peu de chance que ce qui fonctionne pour toi soit obligatoirement efficient pour les autres. Ce n'est pas parce que tu foires tout ce que tu entreprends que "tu ne t'aimes pas" ou "pas assez", ce n'est peut-être même pas forcément ta faute. Dans nos interactions avec les autres, il y a les autres, et on ne contrôle pas les autres. A côté de ça, quand on essuie rejet sur rejet et échec sur échec, c'est qu'il est peut-être temps de chercher une solution ailleurs que dans un bouquin de développement personnel.
Si l'on se réfère au schéma qu'on inculque aux gens depuis l'enfance, nous sommes sur une ligne droite avec des étapes bien définies et implicitement obligatoires. On nait, on apprend à parler, à lire et compter, on passe des diplômes, on achète une voiture, on passe encore des diplômes, on trouve un job, on trouve une femme ou un mari, on voyage, on achète un appart, on obtient une promotion, on se reproduit, on achète un labrador, une maison, on élève ses gosses en leur inculquant inconsciemment cette notion de ligne droite histoire de faire perdurer un truc névrosant à souhait, on part à la retraite, on choppe un cancer ou un infarctus pour les plus chanceux, et on crève dans tous les cas.
Le premier effet pervers de cette ligne droite est qu'il nous incite à la comparaison, comme si des individualités toutes différentes à la base et avec des historicités toutes aussi variées pouvaient être comparées! Le second est que de "reculer" ou régresser sur cette ligne est un échec (divorcer, perdre son job etc...), alors qu'en fait parfois on est juste obligé de recommencer pour mieux faire. Et le troisième et le pire side effect de ce principe sociopathe, c'est de nous faire croire que nous sommes ce que nous faisons et ce que nous avons. L'idée sociétale de ligne droite est à mon sens toute aussi à côté de la plaque que l'amour de soi en librairie: il n'y a pas de ligne droite, et chacun fera et fait sa vie comme il peut.
In fine le problème du développement personnel de salon n'a toujours pas changé: on commence par vendre le résultat, et on n'indique pas comment y arriver (reparlez moi du yoga et je vous oblige à manger du boulgour que j'aurais cuisiné personnellement), alors les gens se foutent en pétard, ont l'impression d'être des incapables et on arrive à l'exact opposé de l'effet souhaité. Sérieux, jetez-moi ça.

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