Le deuil: ce qu’on ne sait pas forcément avant d’y être passé

L'idée de ce post sur le deuil m'est venue... Parce que j'avais envie de l'écrire principalement, et je ne saurais pas vraiment le décrire. Je me suis basée sur mon expérience personnelle, ainsi que sur les observations professionnelles que j'ai pu faire. Son objectif n'est pas de culpabiliser qui que ce soit mais peut-être d'effectuer quelques focus et autres recadrages ainsi que d'apporter des précisions sur des éléments qu'il n'est pas forcément évident d'anticiper ou d'appréhender.
Pour terminer, si cet article peut donner l'impression d'être venimeux sous certains aspects, aucun règlement de compte ne transite par son biais. S'il est effectivement vrai que j'y consigne quelques voire beaucoup d'éléments personnels, j'estime que de mon côté tout le monde est au parfum de mes ressentis et il n'y aura par conséquent, aucune révélation particulière.

La mort ne s'anticipe pas

Deux types de mort s'offrent à nous: la mort brutale, qui n'était absolument pas prévue et qui vous tombe dessus comme une tuile qui n'irait se jeter nulle part ailleurs que sur votre gueule. Et la mort programmée, d'une maladie ou de vieillesse, moins surprenante certes, et qui produira le même effet que la tuile, pour la simple est bonne raison que...

La mort est inconcevable

Effectivement on sait qu'on va tous mourir mais ça s'arrête là, car en avoir conscience nous empêcherait probablement de vivre en [presque] toute insouciance. On n'envisage pas que ça pourrait nous arriver à nous demain, encore moins à nos proches! C'est pourquoi on ne vit pas forcément la vie qu'on aimerait, de même qu'on ne profite pas des gens comme on le devrait, prétextant qu'on a le temps. Oui dans l'absolu, du temps on devrait en avoir. Ou pas, car même si on préfère garder la mort à distance et la regarder du coin de l’œil, elle reste très banale.

Vous ne serez jamais prêt(e)

Le fameux "préparez-vous" qu'on entend environ très souvent en cas de maladie ou de dégénérescence d'une personne proche part d'une intention trouble pour un effet très moyen.

Au mieux on sait ce qui va arriver, et c'est bien tout. Encore au-delà de ça, vous avez l'espoir qui prend le dessus et l'humain est capable de nourrir un espoir tout aussi énorme que déraisonné. Objectivement non, on ne peut pas se préparer à ça, on n'est pas câblé pour et même de le savoir ne nous aidera en rien.

Ici et maintenant

Puisqu'on ne sait pas ce qui peut se passer demain ou qu'on préfère mettre au moins quarante-douze mouchoirs dessus, il faut apprendre à rester dans le présent et comme on nous dit souvent "profiter de l'instant". Ce qui concrètement revient à vous obliger à vous comporter d'une manière tout à fait normale (et positiiiiive!) face a une personne en train de mourir en espérant qu'elle ne vous demande pas votre avis sur son état si elle est en capacité de le faire (et si c'est le cas: elle sait, elle demande juste une confirmation/autorisation de votre part, ce qui est encore pire). Seconde problématique et pas des moindres, profiter de l'instant présent c'est admettre même partiellement que la fin est proche... C'est tendu. Comme on m'a souvent dit : "bon courage". Vous trouverez néanmoins moult occasions pour vous écrouler à loisir de la façon qui vous siéra le mieux à l'abri des regards.

Rien ne se passe forcément comme on l'avait prévu

Qu'importe la manière de mourir, un matin tu te réveilles et quelques heures plus tard c'est fini. T'auras peut-être eu le temps de dire au revoir, ou pas, ça se fera peut-être dans la douleur ou paisiblement... La finalité étant la même j'ai envie de te dire qu'il n'y a pas de bonne manière de mourir et que c'est toujours moche. Quoiqu'il en soit, c'est là que tout ce que je viens de dire te remonte au bon endroit: t'étais pas prêt(e), c'était pas possible et ça ne l'est toujours pas vraiment, le présent te joue encore un mauvais tour de même qu'à partir de là, le temps deviendra une donnée très variable tout comme la vie vient de te jeter dans un précipice immense.

La mort fait ressortir le meilleur ou le pire des gens

C'est détruit(e) au dernier degré que vous allez devoir faire avec certaines personnes ayant des comportements irrespectueux et parfaitement déplacés, souvent, au sein de votre propre famille. Par chance, pour elles surtout, vous serez peut-être trop abattu(e) pour leur mettre un coup de pelle donc vous prendrez sur vous, soit parce qu'on n'est plus à ça près, soit parce que ce n'est pas le moment de créer des discordes. Mais soyez patient(e), on ne reste jamais à terre pour toujours.

A côté de ça, certaines personnes jusqu'alors quasi inconnues pourront vous apporter du soutien, par bienveillance ou simplement parce qu'elles veulent vous niquer au sens propre, à vous de faire le tri.

La mort met mal à l'aise tout le monde

... Et provoque des réactions que nous qualifierons d'étranges car on est très poli, voir même de maladroites et blessantes, chez les gens qui ne sont pas concernés. Alors que vous n'avez même pas encore mesuré ce qui vient de se produire, on va vous proposer par exemple de sortir, de partir en week-end, un concert, un restau sans que vous ayez demandé quoique ce soit, pour vous changer les idées.

On peut le prendre assez mal, on peut aussi considérer le fait que ces personnes, qui dans 100% des cas n'ont pas encore traversé ce dans quoi vous essayez de survivre, elles-mêmes bouleversées par le déplacement qu'elles mettent en place, disent de la merde. A ce titre nous rappellerons donc just in case que perdre quelqu'un pour toujours n'est pas se faire larguer.

On pleurera plus tard

Et NON ce n'est pas forcément du déni, allez manger vos morts #Pardon.
Ça on ne s'y attend pas mais c'est tristement vrai: la mort est avant tout une formalité administrative et les démarches liées sont telles que vous n'aurez pas le temps de pleurer.
Objectivement, votre proche est à peine froid(e) depuis 30 minutes que vous devez déjà donner des consignes quant à son corps en attendant de mettre les pieds aux pompes funèbres, mais pour ce faire, il faudra récupérer l'acte de décès, statuant et officialisant donc... La mort de la personne à la minute près, document sans accroche particulière si ce n'est qu'il reste d'un formalisme anéantissant.
Il faudra alors annoncer un décès autant de fois que de personnes que connaissait le/la défunt(e), ce qui sera l'équivalent du nombre de fois où vous revivrez son départ. Cerise sur le gâteau, certain(e)s seront avides de détails et ça on s'en passe VRAIMENT. Ceci fait arrivent les déclarations administratives auprès des divers organismes où la personne avait un contrat, parfois il faudra prouver notre filiation, ce qui n'a l'air de rien mais qui est juste obscène en de telles circonstances, et plus rarement vous tomberez peut-être sur des organismes qui statueront que vous n'avez juste aucun lien de parenté...
... Sans commentaire.
S'en suit le début du déménagement du lieu d'habitation, le tri dans les affaires, le qui-garde-quoi.
En trois mois si vous avez pleuré quatre fois, c'est bien tout.

La préparation des funérailles

Si certaines personnes prévoient leurs obsèques de leur vivant, auquel cas la démarche s'en verra relativement plus légère sans pour autant être plus agréable, beaucoup plus ne veulent pas y penser.
Aux pompes funèbres, vous devrez choisir le cercueil, le lieu d’inhumation ou de crémation, l'urne éventuellement. Ce sera le moment de faire votre caca nerveux si vous ne voulez pas d'un corbillard doré (...), vous serez invité(e) à revenir pour apporter les vêtements que portera le ou la défunte pour son dernier voyage, avec un joli discours et la clé USB contenant la musique pour la cérémonie. S'il s'agit d'un parent décédé, j'espère que vous n'êtes pas enfant unique comme je le suis. Cette expérience fut abjecte.

La course au four

Si le temps nécessaire est pris lors des enterrements, en cas de crémation vous aurez 20 minutes pour dire adieu à votre proche. En tous cas, au crématorium de Cornebarrieu, et bien-sur, si vous n'êtes pas une "personnalité", auquel cas vous aurez le privilège d'avoir du rab.
Vingt minutes plus tard alors que le plumier vient de disparaitre vous êtes invités à libérer les lieux au plus vite, l'affichette à l'extérieur de la salle comporte déjà le nom de la personne suivante, les proches de cette dernière sont déjà dans la pièce attenante à la salle de cérémonie, et une heure plus tard, vous pourrez venir récupérer l'urne ainsi que vos fleurs laissées vulgairement dehors pour l'occasion. Ça n'engage que moi, mais j'ai trouvé le service de ce lieu que je qualifierai d'usine, parfaitement irrespectueux.

On va vous faire chier pour aller de l'avant

La pierre tombale sera a peine en place ou l'urne tout juste dans vos bras que quelques âmes bien pensantes vont vous presser pour aller mieux. Bien-sûr ça part d'une de ces bonnes intentions qui jonchent l'enfer, mais c'est aussi et encore un coup du déplacement: s'ils vous voient aller mieux vite, c'est qu'ils iront mieux aussi vite quand ce sera leur tour. Je suis au regret d'informer ces personnes que comme je le disais plus haut, au mieux on est en train d'accuser le coup, mais le deuil n'a pas encore commencé. Cette exigence d'un égoïsme crasse et fardée d'une pseudo bonne intention est donc encore une fois déplacée au possible.

Les gens vont disparaitre

Il y a les personnes maladroites et les grandes absentes, ces dernières seront les premières à être mises à l'écart de votre répertoire ou à changer de case. Gens de passage ou connaissances, deletées, ça dépend. C'est moins douloureux que de perdre sa mère, c'est exempt de rancœur, ça s'inscrit dans une logique telle qu'on a l'impression que les choses se mettent enfin en place. C'est moche mais plutôt agréable et ça permet de faire un coin de ménage sur votre existence car...

Vous allez disparaitre

Peut-être pas si vous perdez votre chien ou votre grand-mère, encore que ça peut faire tout aussi mal, mais perdre un parent, c'est perdre une partie constituante de soi, et ça... Je n'en avais vraiment jamais entendu parler, pas même dans les bouquins! Qu'est ce qu'on garde? Qu'est ce qu'on laisse? Qu'est ce qu'on a trouvé? Qu'est ce qu'on prend? Qu'est ce qu'on veut devenir? Ou est-ce qu'on veut aller? Et si ça n'a rien à voir avec la crise d'adolescence c'est un accouchement de soi-même en bonne et due forme. Faire le deuil d'un parent c'est faire le deuil de ce qu'on était et c'est aussi être prêt à changer. Et quand on change, notre entourage change aussi, d'articulation, partiellement ou totalement c'est selon.

On se laisse du temps

On n'est pas en train de traverser n'importe quoi. Durant mes études j'ai étudié les phases du deuil, son déroulé approximatif, et si tout est supposément complexe, j'en avais pas réellement mesuré la lourdeur et les enjeux même en l'ayant observé au travers de beaucoup de patient(e)s. Le deuil est un passage obligatoire dans la vie, une expérience... Dont on se serait passé ça c'est sûr, mais une expérience quand-même, et si personne ne va jamais au bout car ce n'est pas non plus dans notre câblage, essayons de faire ça du mieux que l'on peut. Si certaines personnes partent, nous on est encore là et on doit continuer de la meilleure des manières. Ce n'est pas parce qu'on s’octroie du temps qu'on n'avance pas.

On laisse filer

Avant que ça n'arrive, on imagine toujours que le jour où, nous serons dévasté(e), que ça va être invivable voire même qu'on ne s'en remettra pas. Dans les faits, on est effectivement dévasté, c'est invivable au point d'en être toxique, étouffant, et on se demande quand est-ce qu'on s'en remettra. Certaines personnes vont même être dans des états catastrophiques alors que la douleur de la perte sera raisonnablement visible chez d'autres. On ne peut pas savoir au préalable. Ce type de peine se manifeste toujours par "vagues". On peut tenir une journée sans qu'il ne se passe quoique ce soit, et se répandre en une seconde avant d'aller dormir si on y arrive. On peut passer une semaine sans toucher un kleenex, et quinze jours horribles. Je crois qu'il y a un temps pour tout et que tant que ça ne prend pas de proportions, faut laisser faire.

On ne se sent pas coupable

Ni d'être carrément mal, ni d'être à peu près bien, les deux s'enchainent dans un rythme aléatoire de toute façon. A force d'être au fond du seau on finit toujours par en avoir assez marre pour se décider à mettre un coup de pied au fond (et on en mettra beaucoup car on y va assez souvent) et même si on se sent bien on reste conscient que c'est dans un coin et que ça peut revenir. Venant des autres, on entendra peut-être quelques remarques grinçantes bien que dites du bout des lèvres parce que ça ne va encooooore pas, eheh oui, et alors j'ai envie de dire...

Accepter n'est pas oublier

Souvent les personnes en deuil ont tendance à assimiler le fait d'aller mieux et d'oublier la personne disparue. C'est faux. J'y faisais référence en amont, la mort n'est pas une rupture. S'il vaut mieux oublier une personne qui nous quitte, ce qui sous-entend aussi d'arrêter de l'aimer, là rien ne nous y oblige. Le travail du deuil mortuaire, c'est juste d'accepter mais ce n'est pas plus simple.

Et sinon, comment on accompagne au mieux une personne en deuil?
S'il n'y a pas de manière idéale de faire son deuil, je crois qu'il existe néanmoins une bonne façon de faire avec les personnes endeuillées, ou en tous cas une bonne trame. Il y a deux profils qui se distinguent, les personnes qui vont être spontanément demandeuses d'une aide ou d'une présence extérieure et les autres. D'un autre côté, l'état émotionnel étant fluctuant, on peut avoir la succession des deux aussi.
D'un point de vue global, il faut considérer qu'être en deuil n'est pas un kiff en soi et qu'on ne l'a pas choisi, par conséquent, il serait malvenu de penser que la personne en profite. Si la personne est pot de colle et vous sollicite peut-être un peu trop, c'est avant tout parce qu'elle en a besoin (surtout au début), au même titre que celle qui souhaite prendre du temps pour elle et rester seule ne cherche pas expressément à vous éviter. Un rejet tout comme une intrusion non sollicitée peut être extrêmement mal pris. Je ne dis pas par là qu'en cas d'hyper sollicitation il faut se tenir à disposition non plus, soutenir est une chose, mais vous ne pouvez pas combler l'absence d'une personne disparue et ce ne serait vraiment pas aider qu'abonder en ce sens.
Quoiqu'il en soit, étant donné qu'il serait très prétentieux de penser que vous sachiez mieux ce qu'il faut faire que celui ou celle qui traverse son désert, être simplement à l'écoute reste une bonne solution, et surtout, ne brusquez rien, pas même indirectement.
La personne en deuil n'a pas toujours envie d'en parler, le cas échéant c'est qu'elle a peut-être envie de se libérer de quelque chose. Dans le doute laissez faire et n'amenez pas le sujet. Qu'elle en parle encore ne signifie pas qu'elle n'a pas avancé, et qu'elle élude ne veut pas dire non plus que le dossier est classé. J'ai à ce sujet l'exemple des grandes affirmations qui quand je les entends ne m'inspirent que des "vas te faire enculer/je t'emmerde", à base de "tu ne vas pas mieux" ou "mais pourtant tu vas mieux je ne te vois pas trop pleurer" variante de "tu vas mieux vu ce que tu postes sur FB". Je n'ai jamais eu des envies de meurtre plus insoutenables que quand on m'a dit ça, et si je n'ai tué personne y en a qui se sont fait répudier vraiment comme les dernières des merdes. Le plus triste étant que dans le lot se tenait une personne a qui je tenais beaucoup et pourtant quand j'y pense, rien que pour assouvir ma haine à son endroit je pourrai la répudier encore et encore chaque fois d'une manière plus dégueulasse. C'est ultra moche je vais finir en enfer... Sinon je tiens à dire que j'arrive beaucoup mieux à maitriser ma colère, par contre si je monte en pression je suis ingérable.
Pour reprendre avec plus de modération, une personne en deuil peut tout à fait faire bonne figure sur un temps donné, plaisanter, aller bosser, faire du sport, poster de la merde sur les réseaux sociaux, sortir et tout ça n'est pas un indicateur de bien-être total pour autant. La preuve en est qu'un détail a priori insignifiant pour le commun de mortels va souvent être le déclencheur d'une crise de larmes inopinée. Pas la peine de dramatiser la chose, pas la peine de l'ignorer non plus, c'est juste normal de se répandre de temps en temps.
Le deuil est chronophage, c'est un temps que l'on doit utiliser à bon escient et de brusquer quelqu'un en plein travail peut avoir des conséquences fâcheuses. Pour illustrer mon propos je vais conserver l'image de l'accouchement de tout à l'heure: dites à une femme en train d'enfanter de se grouiller, je pense que ça pourrait vous faire drôle!

Pour terminer, si faire son deuil n'est pas chose facile, accompagner quelqu'un d'endeuillé n'est pas simple non plus. Si vous ne vous le sentez pas, autant le dire et agir en conséquence plutôt que de faire des dégâts supplémentaires, parfois, même si vous avez les meilleures intentions du monde. Objectivement, nous ne pouvons pas savoir comment veulent être aidés les autres, il n'y a qu'eux pour le dire et que vous pour entendre qu'ils ont besoin de vous ou qu'ils veulent que vous leur foutiez une paix... De circonstance.